Banksy, JR, et après ? Les nouveaux visages de l’art urbain engagé

Art urbain engagé — street art et graffiti dans l'espace public

Tour d’horizon des artistes qui utilisent le mur comme tribune. 

MURS & TAGS

Par : Lifsa Maabo

Le mur parle. Depuis toujours.

Avant les galeries, avant les musées, avant les enchères à sept chiffres, il y avait le mur. Un espace brut, accessible, démocratique. Un espace où la parole se prend sans demander la permission.

L’art urbain a toujours porté des messages. Des premiers graffitis de Pompéi aux fresques politiques de Belfast, le mur a servi de tribune à ceux qui avaient quelque chose à dire et aucun autre moyen de le faire entendre.

Aujourd’hui, cette tradition se perpétue. Elle évolue. Elle se réinvente.

Banksy et JR : les architectes du genre

Impossible de parler d’art urbain engagé sans évoquer ces deux figures tutélaire.


    Banksy : l’anonymat comme arme

Depuis le début des années 2000, le mystérieux artiste britannique a élevé le pochoir au rang d’art politique. Ses œuvres — une petite fille qui lâche un ballon en forme de cœur, un manifestant qui lance un bouquet de fleurs, des enfants qui jouent devant un mur criblé de balles — sont devenues des icônes mondiales.

La force de Banksy réside dans sa capacité à condenser un message complexe en une image simple. Un visuel qui frappe, qui circule, qui s’imprime dans les mémoires. Son anonymat renforce le propos : le message compte plus que le messager.


    JR : le regard qui humanise

Le Français JR a choisi une autre voie : celle du portrait monumental. Depuis 2011, son projet  Inside Out  a permis d’afficher les visages de dizaines de milliers de personnes anonymes sur les murs du monde entier.

Son travail interroge l’identité, la visibilité, la reconnaissance. En collant le portrait géant d’une femme palestinienne sur le mur de séparation en Cisjordanie ou celui d’un immigré sur la façade d’un immeuble européen, JR oblige le regard à se poser là où il se détourne habituellement.

Ces deux artistes ont ouvert une voie. D’autres s’y sont engouffrés avec leur propre langage.

La nouvelle garde : des voix qui émergent

L’art urbain engagé de 2025 porte de nouveaux visages. Des artistes qui ont grandi avec Banksy et JR, mais qui développent leur propre grammaire visuelle et leurs propres combats.

Bordalo II — Le sculpteur de déchets

Portugais. Né en 1987. Basé à Lisbonne.

Artur Bordalo, dit Bordalo II (en hommage à son grand-père peintre), a fait du rebut sa matière première. Depuis 2013, il parcourt le monde pour créer ses Big Trash Animals : des sculptures monumentales d’animaux réalisées à partir de déchets collectés sur place.

Un renard fait de canettes. Un panda assemblé avec des pare-chocs. Un hibou dont les yeux sont des jantes de voiture. Chaque œuvre mesure parfois six mètres de haut et pèse plusieurs tonnes de plastique, de métal et de bois récupérés.

Le message est limpide : les animaux qu’il représente sont souvent des espèces menacées. Et les matériaux qu’il utilise — nos déchets — sont précisément ce qui les tue. L’ironie est volontaire. La beauté aussi. Bordalo II transforme l’horreur de la surconsommation en émerveillement, pour mieux nous confronter à notre propre responsabilité.

Plus de 130 œuvres dans 23 pays. De Miami à Paris, de São Paulo à Tokyo. L’artiste estime avoir recyclé près de 100 tonnes de matériaux depuis le lancement de son mouvement.

« Je fais partie d’une génération extrêmement consumériste. Mon travail, c’est de montrer que nos ordures et la faune qu’on détruit, on les regarde avec les mêmes yeux. »
— Bordalo II

Vhils — Le portrait taillé dans le mur

Portugais. Né en 1987. Basé à Lisbonne.  

Alexandre Farto, alias Vhils, a développé une technique unique : plutôt que de peindre sur les murs, il les creuse. À coups de burin, de marteau-piqueur et d’explosifs contrôlés, il fait émerger des visages des surfaces urbaines.

Ses portraits sont ceux d’anonymes — ouvriers, habitants de quartiers populaires, figures oubliées. En révélant leurs traits dans la matière même de la ville, Vhils leur rend une présence, une dignité, une permanence.

Son travail interroge la mémoire urbaine : chaque mur porte des couches d’histoire, de peinture, d’affiches. Vhils les met à nu pour faire remonter ce qui a été recouvert.

« Je veux montrer ce qui se cache sous la surface. Les villes, comme les gens, ont des couches qu’on choisit souvent d’ignorer. »
— Vhils


En 2024, Bordalo II et Vhils ont collaboré sur une fresque commune intitulée  Evolution , mêlant leurs deux techniques pour rendre hommage à Darwin. Une œuvre qui lie la conscience écologique au questionnement sur notre place dans le monde vivant.

Faith47 — La voix des invisibles

Sud-Africaine. Née à Cape Town.  

Faith XLVII (Faith47) est une artiste autodidacte dont le travail explore les droits humains, la condition féminine et les inégalités sociales. Ses fresques monumentales, souvent en noir et blanc rehaussé de touches de couleur, dégagent une puissance émotionnelle rare.

Issue d’un pays marqué par l’apartheid, la violence et les fractures sociales, Faith47 porte ces cicatrices dans son art. Ses œuvres représentent souvent des figures féminines, des corps vulnérables, des regards qui interpellent.

En 2019, elle a réalisé à New York la fresque  Equalitas , commandée par l’Organisation Internationale du Travail pour célébrer 100 ans de lutte pour les droits des travailleurs et l’égalité femmes-hommes.

« Je viens d’un pays qui déborde de frustration face à la violence incontrôlable et aux abus envers les femmes. Mon art est une façon de nommer ce qui reste souvent tu. »
— Faith47

Son travail a été exposé dans des galeries du monde entier, mais c’est dans la rue qu’il trouve sa pleine résonance — là où les gens qui n’entrent jamais dans un musée peuvent le recevoir.

Swoon — L’activiste au papier découpé

Américaine. Née en 1977. Basée à New York.  

Caledonia Curry, connue sous le pseudonyme Swoon, a révolutionné l’art urbain avec ses portraits grandeur nature en papier découpé, collés sur les murs et les bâtiments abandonnés de Brooklyn.

Son travail est profondément enraciné dans l’activisme. Féminisme, justice sociale, reconstruction communautaire : Swoon utilise l’art comme outil de transformation. Elle a cofondé The Heliotrope Foundation, une organisation qui soutient des projets d’autonomisation des communautés à travers le monde.

En 2009, elle a construit avec une équipe d’artistes des radeaux flottants faits de matériaux recyclés pour naviguer jusqu’à la Biennale de Venise — une performance artistique autant qu’une déclaration environnementale.

Ses œuvres récentes, les eidophones , intègrent des objets trouvés chargés d’histoire — débris de catastrophes naturelles, éléments de maisons détruites — pour créer des installations qui parlent de perte, de résilience et de renaissance.

« L’art peut être un espace de guérison collective. Un endroit où on traite ensemble ce qui nous a été fait. »
— Swoon

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D’autres voix à suivre

L’art urbain engagé est un mouvement global. Voici quelques autres artistes qui méritent votre attention:

ArtistePaysCombat

Shepard Fairey (Obey)
USAPropagande graphique, activisme politique
Dan23
France
Écologie, représentation animale
Hyuro (1973-2020)Argentine/EspagneFéminisme, condition humaine
Fintan Magee
Australie
Changement climatique, communautés
KobraBrésilPaix, diversité, figures historiques
LevaletFranceCondition humaine, absurdité du quotidien
Miss.Tic (1956-2022)FranceFéminisme, poésie urbaine
JonkFranceUrbex, nature qui reprend ses droits

L’art urbain en 2025 : un média à part entière

Ce qui distingue l’art urbain engagé des autres formes d’expression, c’est son accessibilité radicale. Une fresque dans la rue parle à tout le monde — à celui qui va travailler, à l’enfant qui joue, au touriste qui passe, au sans-abri qui dort à côté.

L’art urbain transforme l’espace public en espace de dialogue. Il pose des questions sans imposer de réponses. Il rend visible ce qui est ignoré. Il embellit ce qui était abandonné.

En 2025, le mouvement continue de se réinventer :


  – L’intégration du numérique   : des fresques qui s’animent en réalité augmentée, des œuvres qui évoluent dans le temps, des expériences interactive.

  – La conscience écologique   : de plus en plus d’artistes utilisent des peintures non toxiques, des matériaux recyclés, et intègrent le message environnemental à leur pratique même.

  – La collaboration institutionnelle   : les villes commandent des fresques, les marques sponsorisent des festivals. Une tension permanente entre reconnaissance et récupération que les artistes naviguent avec plus ou moins de succès.

Le mur reste une tribune

Banksy et JR ont prouvé que l’art urbain pouvait changer les regards. La nouvelle génération prouve qu’il peut aussi changer les pratiques.

Bordalo II recycle nos déchets en beauté. Vhils exhume la mémoire des murs. Faith47 donne une voix aux invisibles. Swoon construit des communautés.

Ces artistes partagent une conviction : l’art a un rôle à jouer dans les combats de notre époque. Le mur reste l’espace où cette conviction s’exprime le plus librement.

La rue parle. Elle a toujours parlé.

La question, c’est : est-ce qu’on écoute ?


Tu connais un artiste urbain engagé qui mériterait d’être mis en lumière ? Tu as croisé une fresque qui t’a marqué ?
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Le mur comme tribune. L’art comme engagement.